Notre mission

Quelle est notre mission ?

Créée en 1999 par des sociologues ayant une longue expérience de terrain surtout en Afrique, notre organisation vise la prévention des conflits identitaires principalement par le biais de la formation à l’analyse des discours sociaux, par l’échange sur les bonnes pratiques de gestion des risques de conflits identitaires et par l’appui à une dynamique de construction collective d’identités ouvertes.

LE CONTEXTE

A cette époque, le XXième siècle s’achevait dans de terribles violences de nature identitaires. Dès 1992 : Sarajevo est assiégée et bombardée, 1995 : massacre des musulmans à Srebrenica, 1994 : génocide au Rwanda, dès 1998 : épuration au Kosovo. Et de façon plus latente ou moins médiatisée : le Soudan, le Burundi, l’Algérie du Front Islamique du Salut, l’Egypte des Frères musulmans, etc. Le "plus jamais cela" proclamé après la Shoah recommençait, même au cœur de l’Europe.

Le constat est toujours le même : la communauté internationale arrive toujours trop tard pour protéger les civils non-combattants. L’Histoire se répète. Exceptés quelques rares cas, comme la Macédoine, mais il s’agit sans doute là d’un hasard circonstancié. En effet, après la Slovénie, la Bosnie et le Kosovo, on pouvait inférer que la probabilité était grande pour que la Macédoine bascule aussi.

La règle générale semble être, hélas, de laisser faire une sorte de jeu aléatoire de l’attention portée à un moment sur telle ou telle région du monde. Le coût de ces retards est exorbitant : des centaines de milliers de morts, des régions entières déstabilisées pour de longues périodes, le développement évidemment en panne, un coût financier très élevé – envoi de Casques bleus, etc.-.

Une question s’imposait : intervenir très en amont des violences est-il possible ?

UNE CONVICTION FONDEE SUR UNE APPROCHE SCIENTIFIQUE

Ce qui nous a réuni est l’intuition qu’il y a des éléments semblables dans les conditions d’apparition de ce qui peut conduire à des épurations ou à des génocides. Si ces causes communes existent, il est donc possible de les repérer avant que les drames ne se produisent et il est donc envisageable de penser et de pratiquer la prévention.

En tant que sociologues, historiens, nous avons commencé ce travail de recherche des « invariants » dans le courant des années 90. À cette époque, dans diverses universités, on assistait au passage des études des génocides au cas par cas (la Shoah, le Cambodge, etc. étudiés isolément) à des recherches transversales (*). Nous nous sommes inspirés de ces travaux ainsi que de ceux conduits par des spécialistes réunis au sein de la Campagne Internationale contre les Génocides, dont nous sommes membres.

La conclusion de ces recherches est claire : ces invariants existent bien, ils sont repérables dans les discours sociaux, c’est-à-dire dans les récits que les gens font les uns sur les autres dans une société donnée, la représentation qu’ils ont du passé, etc. Longtemps avant le passage à l’acte violent, il y a des mots, souvent les mêmes – « envahissement », « eux et nous », « nous sommes victimes », etc. – .

Ils sont martelés avec une efficacité d’autant plus redoutable qu’ils s’adressent à des sociétés fragilisées par des crises socio-économiques qui ont conduit à des doutes identitaires partagés par des pans entiers de la population. La fonction de ces rhétoriques sera :

  • de fournir une identité de substitution au sein de laquelle se trouve l’idée de pureté identitaire – "nous sommes les vrais serbes", "nous sommes des Hutu et les Tutsi sont des étrangers", "nous sommes des ivoiriens à 100%", etc . –.
  • de désigner le bouc émissaire présenté comme responsable de tous les maux de la société et qu’il faudra donc "chasser de sa terre ou chasser de la surface de la terre" (Hannah ARENDT).

Ces discours identitaires se mettent en place progressivement. Les violences ne surviennent pas soudainement, elles sont précédées par une longue période de maturation où s’installe une idéologie et durant laquelle un récit et une puissante propagande sont développés. Il ne s’agit pas de démons qui s’emparent soudainement d’une population. Il s’agit de longs processus et non de folies irrationnelles. Il est possible de déceler un risque d’ethnicisation d’une société pouvant conduire à un conflit identitaire. Et cela, longtemps avant que la violence n’enflamme une région ou un pays.

La recherche scientifique a montré que ces invariants existaient dans les situations qui ont conduit à des génocides et des épurations dans le passé. Pour nous, la question suivante était alors : ces invariants sont-ils de bons prédicteurs d’un risque de conflit identitaire dans des situations en émergence actuellement ?

Avant d’investiguer une situation concrète, nous avons mis au point une méthodologie d’observation en deux phases :

  • qualitative : des entretiens approfondis réalisés par des chercheurs fondés sur l’approche “récits de vie”
  • quantitative : un baromètre des risques de conflits identitaires fondés sur des enquêtes à partir de questionnaires dérivés des invariants et adaptés à une situation locale. Ce baromètre que nous avons mis au point présente notamment un indice synthétique du risque positionné sur une échelle. À l’instar de l’échelle de Richter utilisée pour mesurer l’ampleur des tremblements de terre, notre échelle permet de connaître de façon scientifique l’état d’une société par rapport au risque de violences identitaires et permet dès lors d’agir en connaissance de cause.

En juillet 1999, nous avons créé officiellement à Bruxelles une organisation, “Prévention Génocides".

QUELQUES INVARIANTS DANS LES DISCOURS SOCIAUX QUI PEUVENT CONDUIRE A DES MASSACRES DE MASSE ET A DES GENOCIDES
  • Exaltation d'une identité "pure".
  • Négation de l'identité nationale d'un groupe social.
  • Confusion entre origine ("le virus des origines") et nationalité. Essentialisme.
  • Polarisation de la société, constitution de blocs identitaires : "eux et nous" dans les représentations sociales. Une longue liste d’avanies subies, d’humiliations endurées, d’injustices infligées au groupe va être dressée. Il peut s’agir de faits réels ou d’une falsification de l’histoire. Cette victimisation à outrance a une fonction mobilisatrice : elle appelle à laver l’humiliation, rétablir l’honneur bafoué, venger les torts subis.
  • Forte victimisation : marketing de la peur.
  • Présentation de l'Autre comme un élément à éradiquer (métaphores médicales : tumeur, gangrène et animalisation : cancrelats, rats, serpents, vermines, ...) et présentation de l'image des femmes du groupe à éliminer comme étant des manipulatrices perverses.
  • Discours sur le rôle totalisant de l'Histoire et destruction de la mémoire d'un vécu pacifique entre les groupes sociaux.
  • Apparition d'un négationnisme préventif.
  • Exaltation du martyr.
  • Etc.