Communiqué de presse

ELECTIONS, QUESTIONS IDENTITAIRES ET ENJEUX DE L’OFFRE POLITIQUE EN RDC

L’institut de recherches et de formation Verbatims a mené diverses études et enquêtes en Afrique et souhaite faire part de quelques constats et messages dans le cadre de la campagne électorale  afin que celle-ci se déroule bien et soit utile au pays :

1. Sans vrais débats publics, le droit de vote est complètement vide.

Aujourd’hui, j’ai envie de vous parler d’un homme : Amartya SEN.

QUI EST AMARTYA SEN ?

  • AMARTYA SENÉconomiste, il est l’un des intellectuels indiens les plus connus et les plus respectés, né en 1933  dans l’ouest du Bengale (Inde), 
  • Il a fait une carrière d’enseignant en économie, d’abord à Calcutta, New Delhi, puis à la   Londres, à Oxford et à Harvard (Etats-Unis),
  • En 1998, il reçoit le prix Nobel d’économie pour ses travaux sur la famine où il montre que les famines ne sont pas seulement dues au manque de nourriture mais aussi aux inégalités provoquées par
    les mécanismes de distribution de la nourriture,
  • Ses travaux sont à la source du célèbre indice de développement humain (IDH) du Programme des Nations unies pour le développement (Pnud).

QUE DIT-IL SUR LA DEMOCRATIE ?

« La puissance du vote dans un régime démocratique ne repose pas sur le vote lui-même mais sur l’existence d’un véritable débat public. L’élection n’est qu’un moyen pour permettre cette discussion publique qui représente l’essence même de la démocratie ».

«  La démocratie est un modèle de délibération publique où les citoyens peuvent participer aux discussions politiques et être ainsi en mesure d’influencer les choix relatifs aux affaires publiques ».

Il faut que les citoyens débattent, échangent leurs opinions, discutent des principales questions qui les concernent.  Ce sont les responsables publics, candidats, journalistes, etc. a faire la pédagogie pour organiser ces débats et faire en sorte que le plus grand nombre y participe ».

POURQUOI AMARTYA SEN MET-IL TELLEMENT L’ACCENT SUR LE DEBAT PUBLIC ?

  • Il affirme que la démocratie, grâce aux débats publics de fond est le SEUL bouclier efficace contre les famines et la misère. 

    Cette affirmation est contraire à ce que l’on entend souvent : « Il faut d’abord développer l’économie et puis APRES on pourra faire la démocratie ».

  • Quelle est sa démonstration ?
    • tout le monde cherche la protection, la sécurité,
    • et c’est précisément la démocratie qui est protectrice,
    • car quand il y a débats d’idées, il y a TRANSPARENCE des grands choix, donc sécurité/protection,
    • les citoyens savent à quoi s’en tenir,
    • ils choisissent des candidats qui leur ont expliqué ce qu’ils allaient faire et surtout COMMENT ils comptaient y arriver,
    • les citoyens ont donc une capacité d’agir : ils prennent leur destin collectif en main,
    • ils sont responsables de ce qui va leur arriver.

Et Amartya Sen illustre son raisonnement avec le cas des famines.

C’est parce que la démocratie vraie avec un vaste débat d’idées est le seul bouclier contre la famine qu’Amartya SEN attache tant d’importance aux débats d’idées, condition minimum selon lui pour que l’on puisse parler de démocratie et non pas uniquement la tenue d’élections.
Que les individus s’approprient leur destin collectif, seule garantie pour qu’ils soient responsables de ce qui va leur arriver.

«  IL FAUT REPLACER LE DEBAT PUBLIC AU CŒUR DU CONCEPT DE DEMOCRATIE.
LA DEMOCRATIE EST VIDE SI ELLE SE LIMITE à LA TENUE D’ELECTIONS LE JOUR DU VOTE ».

 

2. En période électorale il y a un risque d’une instrumentalisation de l’appartenance ethnique/tribale qui va déboucher sur l’usage de certains mots qui peuvent conduire à des violences post-électorales de masse. 

  • Dans des contextes caractérisés par :
    • des crises socio-économiques ou des situations de post guerres,
    • avec une quasi absence de différenciation forte des candidats selon des visions et des programmes socio-économiques clairs.
  • On peut redouter que les élections constituent une montée des discours identitaires car les candidats vont surtout se différencier selon la logique identitaire.
  • On peut alors assister à l’apparition de discours identitaires incendiaires, c’est-à-dire l’occupation de tout l’espace de la parole publique par deux phénomènes :
    • la stigmatisation des adversaires / rivaux politiques,
    • et la mobilisation de ses propres partisans / électeurs potentiels à partir de l’identitaire.
  • Des mots vont apparaître :

    • des stéréotypes pour discréditer le rival politique,
    • la réduction du rival à son « origine »,
    • la mobilisation de ses propres électeurs à partir de leur origine,
    • la victimisation « nous sommes victimes des non originaires… »,
    • des métaphores animales ou médicales.
  • Ces mots et cette dimension identitaire lors campagnes électorales vont avoir des effets très destructeurs :
    • ils empêchent de développer une vraie culture de la démocratie,
    • mais surtout cela augmente considérablement le risque de violences post électorales de masse.
  • Car lorsque durant la campagne électorale, on a diabolisé son rival et TOUT son groupe d’origine, on quitte le champ politique et ses modes de résolution classique des conflits inhérents à toute démocratie.

    En effet, comment négocier avec celui que l’on a qualifié de "diable" 

    La négociation est devenue impossible car il ne s’agit pas d’une confrontation d’idées ou de programmes politiques mais de l’identité profonde de l’adversaire qui ne peut, par définition, être assouplie, amendée, négociée.

    Dès l’instant où l’autre a été enfermé dans cette identité diabolique, la seule issue est l’épuration, l’éradication qui sera pratiquée par des masses chauffées à blanc par des médias de propagande qui souvent ont largement contribué à propager ces représentations des autres et ces idéologies de la haine.

    Et donc la violence. Souvent à grande échelle.

    En période électorale, il est plus important de nous demander où voulons-nous aller ensemble que de nous demander d’où chacun vient.

3. En Afrique les élections sont souvent des comptages ethniques / identitaires qui peuvent conduire à des violences à grande échelle. Cela a une Histoire !

  • L’héritage pré-colonial : des royaumes, des modes d’organisation, des croyances, des rites, etc.
  • L’héritage colonial :

    Pour gérer les territoires, le colon a classé/rangé les populations    dans des cadres qui avaient pour vocation d’assigner les populations à leurs spécificités ethniques.

    Et le colon a qualifié les ethnies : les dominants et les dominés. Il a même parfois créé des ethnies.

    Il a accentué l’ethnicisation les sociétés.
    Son but : diviser pour régner.

Mais dans la pratique sous la colonisation, nous les Africains nous avons utiliser des ruses : à la fois nos pères adoptaient les prescriptions des colons tout en maintenant leurs croyances, leurs systèmes de pouvoir, etc.

DONC UN DOUBLE HERITAGE : PRE-COLONIAL ET COLONIAL.

  • Lors des indépendances : création d’Etats hybrides, c’est-à-dire   chargés de ce double héritage : ces Etats ont à la fois :
    • des textes inspirés de ceux des colons,
    • des pratiques des dirigeants qui s’inspirent de la tradition et qui transgressent parfois ces textes,

    Ces Etats sont donc assez fragiles, pas très cohérents.

  • Années 90 : fort affaiblissement de ces Etats car :
    • « Multipartisme importé », Mitterand à La Baule. Conséquences : Dans certains pays cela marche, d’autres sombrent dans les guerres civiles, ce qui signifie que les compétitions politiques ne fonctionnent pas partout -> destruction de plusieurs Etats.
    • Problème de l’endettement des Etats -> programmes d’ajustement du FMI / Banque Mondiale ->privatisation -> mise en cause des organisations des Etats post-coloniaux -> affaiblissement des Etats et aggravation de la pauvreté.
  • Au cours des années 90 : ONGisation de l’Afrique = forte croissance d’une multitude d’associations locales pour répondre aux demandes sociales auxquelles l’Etat ne répond plus (santé, éducation, etc.)

    Ce fort accroissement du nombre d’ONG dans le contexte d’Etats très affaiblis  va conduire à une grande fragmentation de la société.

    Achille MBEMBE parle de  « prolifération des frontières internes ».  

    Notamment car le rôle des ONG n’est pas de rassembler une Nation et donc de combler le vide laissé par l’effondrement des Etats.

    Donc émergence de replis locaux et de revendications identitaires (religieuses / ethniques / régionales) car comme l’Etat ne protège plus, le réflexe est de chercher la protection « entre soi » donc le repli identitaire apparaît structurant.

  • A cela s’ajoute d’autres tensions : croissance démographique – pauvreté en nette augmentation, quartiers surpeuplés – désarroi des populations, recherche de protection.

  • Les Etats sont épuisés, ne répondent plus aux demandes sociales, ne pilotent plus et les sociétés sont traversées par de multiples forces centrifuges.

  • Dans ce contexte d’éclatement et de fragmentation -> des replis sur l’identitaire = l’ethnique / l’ethno-régional comme seule protection possible.

Donc c’est notre Histoire qui explique pourquoi les élections sont souvent des comptages ethniques / identitaires qui peuvent conduire à des violences à grande échelle.
 

COMMENT EN SORTIR ?

Quelques pistes :

  • Transfert du rôle protecteur de la solidarité :
    • actuellement assurée uniquement par les liens identitaires (famille, clan, ethnie),
    • vers une solidarité  fondée sur un CONTRAT entre tous les citoyens d’une nation par le biais de l’Etat,

    Conséquence :  affaiblissement de l’identitaire au sein de la société – l’identitaire sera « remis à sa place » ( les traditions, la culture, les langues, etc.) et ne sera plus  le seul déterminant de la vie publique – réduction des risques de violences identitaires,

  • Pour organiser une vraie sécurité sociale, il faut CONSTRUIRE DE VRAIS ETATS POST-COLONIAUX, refonder les institutions (la Justice = l’égalité du citoyen devant la loi, l’efficience des administrations, un rôle clair de l’Etat dans l’économie, un accès à des soins de qualité pour tous, etc. ).

Dans ce contexte électoral, VERBATIMS et son partenaire en RDC, JUSTICE PLUS, réalisent actuellement un programme de formations destinés à des opinion makers partout en RDC :

Il s’agit de former / sensibiliser 800 opinion makers (responsables politiques, magistrats, forces de l’ordre, responsables d’administrations, journalistes, responsables d’ONG, enseignants, chefs communautaires, religieux, etc.). Ce sont des sessions de formation de deux jours à partir de 6 modules de formation. Ce programme se déroule à travers toute la RDC. Il se terminera au moment des élections en novembre 2011.
 

Ce programme de formation vise :

  • à accompagner le processus électoral en RDC en tentant de réduire les risques de conflits et de violences identitaires avant, pendant et après les élections,
  • à favoriser les débats démocratiques à contenus sur les questions socio-économiques : développement, accès à la santé, à l’éducation, au logement, etc.  

Plus concrètement, il s’agit de :

  • Sensibiliser les opinion makers - dont les candidats – aux dangers multiples d’une instrumentalisation de l’ethnicité au niveau des discours sociaux (stigmatiser les autres candidats et mobiliser ses soutiens à partir d’un critère d’appartenance ethnique / ethno-national ou ethno-régional avec usage de stéréotypes, préjugés) lors de la campagne électorale.
  • Outiller les opinion makers en argumentations pour qu’ils résistent eux-mêmes aux discours identitaires incendiaires ambiants et les outiller pour qu’ils puissent critiquer ces discours en montrant clairement les enfermements et les impasses où ils conduisent. Les doter d’un réel pouvoir de conviction au sein de leur communauté.
  • Renforcer la capacité des opinion makers pour une diffusion la plus large possible de ces messages de prévention à l’égard de l’ethnicisation de la campagne électorale dans leurs propres milieux. Et leur donner des moyens concrets pour cette diffusion.
  • Appuyer une dynamique de construction d’identités collectives ouvertes au sein des sociétés civiles et des partis politiques, notamment par la promotion de la citoyenneté et l’apprentissage du "désir de vivre ensemble" au cours de cette campagne électorale.
  • Suggérer des balises pour construire des programmes politiques globaux (éducation, santé, économie, etc.) afin de densifier l'offre politique en RDC du point de vue qualitatif / des contenus.

En avril 2012, un colloque international se déroulera à Kinshasa.

Il aura pour objectif de décrire en profondeur les bonnes pratiques visant à limiter l’instrumentalisation de l’ethnicité en période électorale en favorisant un vrai débat démocratique.
L’objectif du colloque sera aussi d’étudier les conditions de reproduction de ces bonnes pratiques dans d’autres contextes congolais ou dans d’autres pays africains. 

Qui finance ce vaste programme de formations ?

- Le Service Public Fédéral belge des Affaires Etrangères
- Négociations avec d'autres bailleurs actuellement en cours.

 

Qui est VERBATIMS ?  

  • Verbatims est un institut de formation et d’appui pour la prévention des conflits identitaires.
  • Fondé en Belgique en 1999 par des sociologues, des responsables de grandes ONG – MSF, Handicap International, etc. – et des professeurs d'universités.  
  • Verbatims a été la première organisation qui a attiré l’attention de la communauté internationale sur les risques de conflits et de violences identitaires en Côte d’ivoire. Dès l’année 2000, une alerte a été lancée et un film a été réalisé : « Côte d’Ivoire, poudrière identitaire » ( visible sur Daily motion ).
  • Verbatims développe un vaste programme de formations de managers en gestion des risques de conflits identitaires dans l’Est de la RDC depuis 2009. Ces formations sont destinées à des opinion makers qui ensuite développent une propagation formelle, encadrée par les formateurs de Verbatims, et une propagation informelle. En fin 2011, Verbatims  aura formé en Ituri et dans les deux Kivus :
    • plus de 300 opinion makers,
    • 6.000 destinataires de propagation formelle (2 jours),
    • et plusieurs dizaines de milliers qui sont touchés par la propagation informelle (émissions de radio, saynètes de théâtre, intégration dans  des programmes de cours, etc.)

kivu

 

QUI EST JUSTICE PLUS, LE PARTENAIRE DE VERBATIMS EN RDC ?

  • Justice Plus est une organisation de vulgarisation et de défense des droits de l’Homme œuvrant en Ituri depuis plus de 10 ans. 
  • Elle comprend dans son Comité exécutif des défenseurs judiciaires/ avocats ainsi que des personnes formées (para-juristes) et des étudiants de la faculté de Droit. Ses membres ont participé à plusieurs sessions de formations sur les techniques d’investigations en droits de l’Homme et concernant es crimes contre l’Humanité. Ces sessions de formations sont organisées par Global Rights et d’autres organisations en Belgique, Pays Bas, France, etc. ( Amnesty International, Open Society Institut, etc.).
  • L’organisation a piloté plusieurs projets, entre autres les projets d’assistance judicaire qui ont permis le déblocage de cas impliquant des chefs de groupes armés qui ont sévi en Ituri. Plusieurs victimes ont participé activement à la procédure dès la phase pré-juridictionnelle jusqu’au prononcé et la confirmation des jugements en appel. Plus d’une trentaine de personnes ont été condamnées et incarcérés.
  • L’organisation a piloté plusieurs projets, entre autres les projets d’assistance judicaire qui ont permis le déblocage de cas impliquant des chefs de groupes armés qui ont sévi en Ituri. Plusieurs victimes ont participé activement à la procédure dès la phase pré-juridictionnelle jusqu’au prononcé et la confirmation des jugements en appel. Plus d’une trentaine de personnes ont été condamnées et incarcérés.
  • Les projets relatifs aux campagnes de la paix en Ituri entre 2002 et 2004. Ces projets ont beaucoup contribué à la création de la Commission de Pacification de l’Ituri.
  • Plusieurs projets menés avec Search For Common Ground, visant la cohabitation pacifique entre les militaires et la population civile qui permettent de casser les préjugés entre les deux groupes.
  • D’autres réalisations financées par les Ambassades en RDC des Etats-Unis et de Grande-Bretagne, de Pax Christi International, du HCNU-DH/Goma, de CORDAID/ Pays-Bas, de Global Rights, du PNUD, etc.

 

NOUS VOUS FORMULONS UNE DEMANDE :

Une demande aux journalistes :
Si vous faites écho de cette conférence de presse ou de nos activités d’une façon ou d’une autre (papier, audio ou vidéo), merci d’envoyer vos publications avec leurs dates de diffusion à l’adresse : info@verbatims.org

En contre partie, nous mettrons en ligne vos publications sur le site www.verbatims.org, ce qui leur donnera un grand écho.
Merci beaucoup.

Retour en haut