Pourquoi ce projet ?

L'Histoire récente a montré que lorsque les idéologies et les programmes socio-économiques (c’est-à-dire les différentes visions et stratégies de développement socio-économique d’un pays) sont fortement affaiblis ou quasi-inexistants ou ne se différencient pas fondamentalement, et que cette situation se conjugue avec une forte fragilité d’une société (conflits récents, crise économique, effondrement des cours de matières premières, etc.) le risque est grand d’assister durant la période électorale à une instrumentalisation de l’ethnicité à des fins électoralistes pouvant déboucher sur des violences de masses (Kenya, Guinée, Côte d’Ivoire).

Dans ces contextes dégradés, on peut redouter que les élections constituent une montée des discours identitaires incendiaires, c’est-à-dire l’occupation de l’espace de la parole publique par deux phénomènes : la stigmatisation et la mobilisation à partir de l’identitaire. Celui-ci peut prendre diverses formes : ethnique, ethno-national, religieux. En effet, lors de toute période électorale les candidats doivent se différencier les uns des autres et en l’absence de vrais débats sur des options de développement, la seule façon de se différencier dans la lutte pour le pouvoir est la question de l’origine ethnique ou nationale ou l'appartenance à une religion. "Afrique, les élections sont des comptages ethniques". Et donc la parole publique est quasi entièrement captée par cette thématique.

Ces mécanismes d’instrumentalisation de l’ethnicité procèdent par des mots qui précèdent toujours la violence :

  • l’usage abondant de stéréotypes pour discréditer le rival politique. Ces stéréotypes ne visent pas uniquement le candidat lui-même mais tout son groupe ethnique / national. Cela peut aller jusqu’à la diabolisation de tout un groupe. Pour tenter d’écarter un concurrent politique on va l’accuser de n’être qu’à la solde de son groupe ethnique / national qui lui-même va être taxé de tous les défauts et même d’être à la source des problèmes vécus (notamment les questions foncières). Des récits falsifiant l’Histoire sont souvent construits.
  • la réduction du rival politique à son "origine". Chaque individu possède de multiples appartenances (la pratique d'un même métier, l’intégration dans une organisation / une entreprise / une administration, la participation à une même pratique sportive ou culturelle ou religieuse, des réseaux familiaux, être un père ou une mère, se retrouver dans telle ou telle vision du monde développée par tel ou tel groupe de militants ou d’intellectuels, etc.). Mais lorsqu’une société s’ethnicise fort, les individus sont réduits à une mono-appartenance, c’est-à-dire qu’on ne les nomme et qu’on ne les perçoit plus que comme ayant telle ou telle origine (ethnique, nationale) et tout le restant de leur personnalité est gommé, nié. En RDC, cela va jusqu’à nier l’identité nationale de tel ou tel candidat ("il n’est pas congolais", "son origine congolaise est douteuse"). Le sociologue Jean-Pierre Chrétien – Les médias en Afrique, Karthala 2002 – (Directeur de recherches au CNRS, Paris) appelle cela "le virus de l’origine" qui va contaminer toute une société.
  • non seulement l’autre, le rival, va être "enfermé" dans son origine devenue sa seule appartenance dans le discours de ses opposants, mais la mobilisation de son propre groupe va aussi se faire selon la même logique. Au Congo, durant la précédente période électorale locale, certains candidats disaient : "je suis de telle ethnie, votez pour moi". L’objectif est de créer un réflexe identitaire d’appartenance. On ne sollicite plus les votes en fonction d’un programme mais uniquement parce que le candidat appartient à telle ou telle ethnie. Classiquement, on observe aussi le développement d’un discours visant à se victimiser et à montrer que le groupe dont on cherche l’adhésion est victime d’un autre groupe. Cette victimisation prend toute son ampleur en matière foncière ("ils ne sont pas d’ici, ils sont venus voler nos terres, on doit les chasser"), la remise en cause de l’identité liée à la nationalité conduit à l’exclusion du droit de jouir d’une portion de terre considérée comme l'héritage des ancêtres. La victimisation s’exprime aussi dans d’autres registres : ceux qui sont taxés de "non-nationaux" ou "d’étrangers" ou "venant d’ailleurs" vont être rendus responsables d’abus multiples (acquisition frauduleuse de papiers d’identité, accès à des soins réservés aux nationaux, prendre "nos biens, nos richesses", nous manipuler avec l’appui de l’étranger : le complot contre le pays, etc.). Et pour bien marquer que le groupe est victime de forces maléfiques, des mots vont apparaître pour caractériser l’autre, le rival politique et tout son groupe d’origine : c’est l’animalisation (des "rats", des "serpents", etc.) qui vont faciliter et légitimer un éventuel degré élevé de violence à leur égard. Et la métaphore médicale apparaît aussi : "il faut éradiquer la tumeur", "il faut enlever ce cancer", etc.).

Une rhétorique se met en place. Les médias vont souvent jouer un rôle amplificateur de celle-ci. À partir d'un certain niveau de propagande et de mobilisation, elle ne peut plus être arrêtée, sauf au risque d’être traité de "traître". Lorsqu’une société se bipolarise fortement à partir de critères identitaires, il n’y a plus de place pour les modérés. On doit appartenir à un camp ou à un autre. Les mots vont nourrir une véritable spirale destructrice qui va s’auto alimenter.

 

Pourquoi l’instrumentalisation de l’ethnicité en période électorale augmente considérablement le risque de violences à grande

Car, en diabolisant l’autre, le rival politique et tout son groupe d’origine, on quitte le champ politique et ses modes de résolution classique des conflits inhérents à toute démocratie. En effet, comment négocier avec celui que l’on a qualifié de "diable" (durant la récente campagne électorale en Côte d’Ivoire, c’est ainsi que Laurent Gbagbo qualifiait son rival Alassane Ouattara) ? La négociation est devenue impossible car il ne s’agit pas d’une confrontation d’idées ou de programmes politiques mais de l’identité profonde de l’adversaire qui ne peut, pas définition, être assouplie ou amendée. Dès l’instant où l’autre a été enfermé dans cette identité diabolique, la seule issue est l’épuration, l’éradication qui sera pratiquée par des masses chauffées à blanc par des médias de propagande qui souvent ont largement contribué à propager ces représentations des autres et ces idéologies de la haine. Et donc la violence. Souvent à grande échelle.

Une période électorale à haut niveau d’ethnicisation débouche sur un face à face entre deux blocs ethniquement / nationalement homogènes et fondamentalement antagonistes : l’un se considère comme "pur", légitime, et l’autre est perçu comme la cause de tous les malheurs, ce sont les "impurs". Il y a "eux" et "nous". Il ne s’agit pas de deux blocs opposés par des idéologies socio-économiques différentes mais deux blocs soudés et opposés l’un à l’autre par leur identité d'origine, réelle ou fantasmée. Il s’agit de l’essentialisation de l’identité. Cela signifie que selon cette logique, les identités sociales ne sont pas des constructions permanentes mais existent une fois pour toutes, depuis la nuit des temps. Elles sont donc irréductibles. Ces mono-identités sont présentées comme le socle de base de l’appartenance commune. Dans la plupart des cas, cette pureté est une vraie construction qui n’a rien à voir avec la réalité, notamment parce que les mariages mixtes – entre groupes ethniques / nationaux - présents dans toutes sociétés ont de facto rendu cette idée de pureté totalement phantasmatique. Mais ce discours "marche", fonctionne.

Il agrège des masses en vue de l’élection d’une élite qui manipule ainsi l’ethnicité. Et comme les "autres" ont été stigmatisés comme "différents, voire "menaçants", la seule issue de ce face à face est l’affrontement violent voire l’épuration et non la négociation et le compromis.

Si tout n’est pas fait pour éviter une instrumentalisation de l’ethnicité au cours de campagnes électorales dans des contextes socialement et économiquement dégradés, le risque est grand que les moyens – financiers, humains, technologiques, etc – investis par la communauté internationale pour des élections conduisent à des situations incontrôlables et dangereuses qui peuvent déstabiliser des régions entières.

Il s’agit, hélas, d’une sorte d’inversion de logique : les élections sont théoriquement un moment d’ouverture car les citoyens peuvent choisir entre différents projets, or dans ces contextes dégradés, elles peuvent au contraire être l’occasion d’un enfermement dans les logiques les plus antidémocratiques, c’est-à-dire les épurations et les guerres civiles. Ces dérives violentes ne sont, heureusement, pas automatiques. Mais le risque existe et nous nous situons dans une logique de prévention et de réduction des risques.

Cette dimension identitaire est trop souvent sous-estimée. Elle constitue pourtant, selon nous, le facteur le plus bloquant pour favoriser une culture de la démocratie dont les élections ne sont qu’un moment. Trop souvent, les moyens octroyés par la communauté internationale pour le soutien aux processus électoraux sont investis dans la logistique ou dans de rapides formations à la démocratie qui se concentrent sur le fonctionnement des institutions. Mais les freins à la culture démocratique sont ailleurs et inscrits profondément dans les mentalités.

Un travail de fond est indispensable sur les représentations sociales et les images de soi et des autres. Il s’agit notamment d’aborder la source des problèmes fonciers qui est souvent de nature identitaire, mais cette logique est souvent occultée. Il s’agit donc de revisiter en profondeur ce qu’est une ethnie (analyse critique de la définition traditionnelle), ce qu’est l’identité sociale d'un individu (la multi-appartenance) et comment procèdent les conflits identitaires, ce que signifie la nationalité, la Nation, la citoyenneté, l’État, la République, etc.

Il est indispensable d’aborder la question ethnique / identitaire à la racine et ne pas se contenter d’un discours lénifiant sur le "vivre ensemble" alors que nous sommes dans des sociétés traversées en permanence par des conflits (fonciers, de répartition du pouvoir, d’affectation d’emplois, etc.) dont la source ultime est la question identitaire.

Il s’agit d’un travail culturel de fond sur la façon dont les individus se perçoivent mutuellement. Cette démarche est indispensable. En effet, il est par exemple important de définir un code foncier, mais en cas de conflits de terres, si la dynamique devient rapidement un conflit entre un individu affirmant son ethnicité et se disant agressé, lui, appartenant à telle ethnie par un autre de telle autre ethnie, l’embrasement impliquant des masses entières sera spontané, même si un code foncier existe. Car, dès l’embrasement, plus personne ne tentera de régler le conflit au moyen du code foncier. En amont, il y a donc la façon dont les individus se nomment, se classent et se perçoivent. Dans ce cas de conflit foncier, le glissement entre un conflit entre Monsieur X et Monsieur Y devient très rapidement un conflit entre une personne de telle ethnie et une autre de telle autre ethnie. C’est à ce niveau qu’il est indispensable d’agir. C’est un travail de longue haleine.

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